De Konobougou aux amphithéâtres de Paris 7, Dr Bréma Ely Dicko a tracé sa route à force de détermination, loin de tout conte de fées. Entre héritage social et quête d’émancipation intellectuelle, l’homme a défié les attentes d’une tradition millénaire qui semblait lui assigner un destin tout tracé. Portrait d’un universitaire malien dont le parcours, semé d’épines, illustre la portée du courage et de la persévérance !
Ce lundi après-midi, un soleil doux et gai surplombe la bâtisse de l’Ecole supérieure de Journalisme et des Sciences de la Communication (ESJSC). Comme à l’accoutumée, l’école est plongée dans un tintamarre à gogo comme suite logique de son mauvais voisinage avec le bitume qui la longe. Dans la cour, des étudiants discutent et rigolent. A l’intérieur de la salle des professeurs, Dr Bréma Ely Dicko y est installé. De teint clair et moustache soignée, il garde le regard fixé dans sa machine et s’apprête à faire un dernier mail. « Après mon DEF, mon père pensait que mes études étaient terminées […] et a voulu m’imposer un mariage arrangé avec une fille promise dès sa naissance », sourit Dr Bréma Ely Dicko, enseignant-chercheur en sociologie à l’université de Bamako, Directeur du Laboratoire de Recherche Société, Développement, Éducation et Culture (SoDEC). Il vient tout de même d’intégrer l’Institut espagnol d’Analyse migratoire (IEAM) en qualité de Chercheur associé (Felow). Derrière ses souvenirs, quelquefois, drôles et son ascension fulgurante se cache un destin forgé au prix des années de durs labeurs.
Né dans les années 1982 à Bomoti, dans l’arrondissement de Konobogou (Ségou) au Mali, Dr Dicko est le troisième né d’une fratrie de cinq garçons. D’un père éleveur puis agro-éleveur et profondément ancré dans ses racines, il est initié aux travaux des champs et à l’élevage durant les vacances scolaires. « Dès que c’étaient les vacances, on partait au village. Les matins, on partait traire les animaux ou récupérer le lait, s’occuper des moutons ou aller au champ », se remémore-t-il cette tendre enfance. Cependant, dès l’âge de 13 ans, le jeune Dicko perd sa mère. Au lieu de se laisser briser par cette perte énorme, elle devient pour lui une source de motivation. « Je me suis dit qu’il fallait réussir pour lui faire honneur là où elle est », assure le Coordinateur de la formation doctorale philosophie, sociologie et anthropologie à l’Université Yambo Ouologuem de Bamako. La leçon, poursuit-il, c’est que dans la vie rien n’est acquis. On peut perdre les êtres chers à tout moment, mais il faut aller de l’avant pour qu’ils soient fiers. Le double profil de son père lui vaudra la fréquentation de plusieurs localités du Mali, dont Dioïla, Massigui et Konobougou.
L’homme entame ses études primaires à Konobougou où il obtient son Diplôme d’Etudes fondamentales (DEF) en 1998. En dépit d’un parcours fondamental sans faute, les difficultés ne tarderont pas à faire jour dans sa vie. En classe de 9ème année, il fait le choix du lycée de Dioïla avant de poser sa valise au Lycée Fily Dabo Sissoko de Bamako à la demande du grand-frère de son père. « Lorsque j’ai été déclaré admis au DEF, mon père pensait que c’était la fin des études. Il a fallu négocier avec lui », se souvient encore Dr Dicko. Pour son père, les neuf années d’études étaient largement suffisantes. A défaut, s’il fallait continuer, il lui faudrait faire un Certificat d’Aptitudes professionnelles (CAP) de deux ans. « Mon père m’a dit : « maintenant tu vas te marier », ajoute Dr Dicko.
Pour son père, le temps était arrivé pour le jeune lycéen Bréma Ely de se marier, notamment pour honorer une tradition plus vielle qu’eux tous. En effet, une fille lui avait déjà été réservée dès la naissance de celle-là. « Tous les ans, quand je venais en vacances, les oncles de cette fille venaient pour dire qu’il fallait célébrer le mariage avant mon retour en ville », raconte Dr Dicko. Chose qui le stressait. Les divergences de point de vue avec son père ne s’estompent pas là. Arrivé à l’université, son père tient à ce qu’il fasse le droit tandis que le jeune bachelier Dicko pense autrement, étant le seul de sa famille à être allé à l’école. « Je ne voulais pas faire une formation qui débouchait en fait sur le chômage », justifie l’enseignant-chercheur. Pour lui, l’échec n’était pas une option. Les violences qui faisaient monnaie courante à la Faculté des sciences juridiques et économiques (FSJE), avec son corollaire de mort d’homme, le découragent davantage à s’y inscrire. Il s’inscrit, donc, en sociologie à la Faculté des Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines (FLASH). « Je me suis rendu compte que la sociologie permettait de comprendre la société, ses problèmes, ses fonctionnements […] les dynamiques locales, les questions de pauvreté, la misère en campagnes », explique-t-il également. Il soutient sa maîtrise en août 2006.
Grâce au programme de recherche d’échange franco-malien intitulé « Regards croisés France-Mali » financé par l’ambassade de France au Mali, il obtient une bourse d’études sur mérite pour la France. Son père manifeste une fois de plus son mécontentement. « Il a dit que mes études ne se terminaient pas et qu’à chaque fois j’inventais un truc », affirme Dr Dicko. Toutefois, il ne manquera pas de stratégie pour négocier la poursuite de ses rêves.
Pendant son séjour pédagogique de deux mois en France fin 2006, Dr Dicko est piqué par la curiosité de la vie des sans-papiers et des Maliens dans les foyers. Il y oriente ses travaux de 2 mois de stage. Il en profite pour suivre des cours à l’École des hautes Etudes en Sciences sociales et à l’Université Paris 7 Denis Diderot. Il y fait la rencontre des professeurs et leur fait part de son souhait de faire un master si l’opportunité lui était donnée. « J’ai eu deux attestations, [c’est-à-dire, ndlr] deux propositions d’encadrement », souligne Dr Dicko. Chose promise, chose faite. Il travaille sur l’immigration en master.
Puis, en thèse d’une seconde bourse (par alternance de 6 mois), il travaille sur l’immigration et les dynamiques de retour et d’entrepreneuriat à Bamako et Kayes. Alors qu’il est en 2e année, il fait le prix d’un différend diplômatique entre Bamako et Paris. De fait, l’ancien Président français Nicolas Sarkozy a fait une proposition de « réadmission » des migrants à l’ancien président malien feu Amadou Toumani Touré (ATT). Ce dernier a refusé. Comme Vendetta, les autorités françaises réduisent la bourse par alternance de 6 mois à 3 mois. C’est dire que l’étudiant doit se prendre en charge pendant les 9 mois. D’où son choix d’un thème devant lui permettre d’être à cheval entre la France et le Mali. Peu avant son inscription en thèse, Dr Dicko avait été recruté comme assistant à l’université de Bamako. En mars 2013, il soutient finalement sa thèse et décide de rentrer définitivement au Mali. L’année suivante, il perd son repère (père) au pic de son ascension.
Socio-anthropologue et spécialiste reconnu des questions de migrations, de conflits, d’extrémisme violent et de développement. Il devient Chef de Département par intérim de Socio-Anthropologie en 2014 suite à une promotion du Chef de département. Puis, il sera élu à l’issue des élections. « J’ai fait deux mandats de 2014 à 2019 », avancera-t-il. Et de se réjouir : « Lorsque j’étais chef de département, j’ai créé trois masters, dont un master en « Migration, Société et Développement » (MISODE) ».
Président des Journées scientifiques annuelles de la Faculté des Sciences humaines et des Sciences de l’Education (FSHSE). Le fils de Konobougou fait partie des six membres de la Commission d’opération de la nouvelle Ecole doctorale du Mali (ED-DESSLA). Cette école comptabilise à ce jour plus de 760 doctorants des trois universités (Sciences sociales et de gestion de Bamako, Kurukan Fuga et Yambo Ouologuem).
Du haut de ses 16 années d’expérience internationale, il a conduit et coordonné de nombreuses recherches pour des organisations nationales et internationales, dont l’UNESCO, la GIZ, la CEDEAO, le Danish Refugee Council ou encore l’Institut d’Études de Sécurité. Outre, de 2019 à 2020, il occupe la fonction de Chef de l’Unité d’Enquêtes de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation. En 2021, il assume la fonction de Conseiller spécial en charge des déplacés internes et des questions liées à l’esclavage par ascendance auprès de l’ancien Premier ministre, Mouctar Ouane. Sans oublier sa participation à la rédaction du projet de constitution du Mali de juillet 2023, au comité de pilotage du Dialogue Inter-malien pour la paix et la réconciliation ainsi qu’à la rédaction de la Charte pour la paix et la réconciliation remise au Président de la transition, Général d’Armée Assimi Goïta, le 22 juillet 2025.
Le doctorant en Sociologie des Migrations à l’Université Yambo Ouologuem de Bamako, Meïssa Sarr, estime que Dr Dicko est un homme accessible, sensible, courtois et toujours à l’écoute. « Je n’ai jamais vu son statut influer sur ses relations humaines. Il accorde les mêmes égards au gardien d’un bâtiment qu’à un directeur ou ministre. Il trouve toujours les mots pour motiver, calmer ou même réprimander », témoigne Meïssa. Comme défaut, Dr Fodie Tandjigora considère que son handicap pourrait être qu’il embrasse beaucoup de choses à la fois. « C’est peut-être la force de la jeunesse aussi », assure Dr Tandjigora.
Aujourd’hui marié et père de famille, une sagesse de son père a longtemps guidé sa vie. « C’est un peu ce que Socrate disait : « connais-toi toi-même ». Il me rappelait que je venais d’une famille de nobles et qu’il y a des choses qui n’étaient pas dignes d’un noble », résume Dr Dicko, qui invite la jeunesse à croire en soi, à ne pas se limiter à son domaine d’études et à garder foi en un avenir prometteur. Puisque selon lui, le Mali regorge encore tant de potentialités, dont ses ressources naturelles.
Il est 16 h passé environ à l’ESJSC. Le soleil vient de faire son dernier virage. Ses rayons écarlates dominent une partie de la cour. Dr Bréma Ely Dicko s’apprête à rejoindre les auditeurs inscrits en cours du soir après avoir jeté un dernier coup d’œil dans son ordinateur portable.
Kémoko Diabaté
