Enfin, l’ancien ministre de la Refondation explique : « On pourra difficilement avancer avec le nouveau projet constitutionnel, œuvre de nature politique, en le confiant à des groupes de personnes choisies sur la base d’une logique de technicité et de représentation sociale. On passe forcément à côté, car ce n’est pas l’objet ».
Notre patrie est atteinte. La Nation, fruit d’une construction millénaire, est sérieusement menacée de désagrégation. Pathologies, convulsions et crises se disputent sa santé et son intégrité, sur le fil des dérives de la mal gouvernance dans la durée, avec les malhonnêtes à la manœuvre. Le mal d’État, produit de l’ignorance, de l’incompétence et autres dérèglements accidentels, aggrave ce tableau clinique.
Les aléas de l’ouvrage de la nouvelle Constitution
Les écueils de l’élaboration de la nouvelle Constitution attestent que ce travail a abouti à un papier encore plus polémique que ne l’était l’ancienne. Le texte concocté se caractérise par des reculs et des non-sens, déjà signalés. On parle donc de finaliser un projet a priori non viable, et qui n’est pas conforme aux attentes. Attention !!!
J’ai dit et je le redis, les Constitutions ne sont pas des produits d’une alchimie de spécialistes du droit. Nenni ! Elles sont, de façon générale, le fait des nouvelles forces montantes, combattantes, acquises au changement profond de l’ordre ancien. Elles sont porteuses d’une nouvelle vision de la collectivité, d’un projet de société dont le nouvel acte serait la traduction.
Un acte constitutionnel est, en principe, l’émanation d’une convention écrite, ou orale, de consécration des valeurs vivifiante d’une société, des règles fondamentales d’existence de la nation. D’après l’économiste sénégalais Sanou Mbaye « Pour bon nombre de pays d’Afrique noire, l’Occident est devenu la référence absolue. Tout se passe comme si copier et se soumettre au modèle occidental était devenu une inclination inéluctable ».
Dans le cas malien présent, on pourra difficilement avancer avec le nouveau projet constitutionnel, œuvre de nature politique, en le confiant à des groupes de personnes choisies sur la base d’une logique de technicité et de représentation sociale. On passe forcément à côté, car ce n’est pas l’objet. On spéculera sur des termes de révision, d’amendement, de reformulation, pour prétendre en obtenir une nouvelle constitution.
Chacun des concepts avancés a du sens
Lorsque les Maliens se sont dressés contre les forfaitures du régime d’alors et le système de prédation et de pillage dans la durée instauré par des partis et politiciens véreux, le leadership de la mobilisation a défini les objectifs de lutte, résumés en termes de refondation nationale, de gouvernance vertueuse, de Malikura. Chacun de ces concepts a du sens. L’idée derrière la visée était l’option pour un nouveau contrat social de réengagement citoyen, l’expression d’une volonté de rupture pour l’émergence d’un Mali nouveau.
Parlant donc de nouvelle Constitution, il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de rédiger simplement une autre Constitution par des experts, assistés de quelques citoyens, mais surtout d’élaborer une Constitution autre, une Constitution nouvelle s’entend, cadre normatif de couvaison d’une citoyenneté de type nouveau.
Faire confectionner une loi fondamentale par d’autres acteurs que ceux opérant résolument sur le front politique du changement, en l’absence des sources d’inspiration et maîtres à penser, donnera ce que ça donnera. Il va falloir, à n’en pas douter, y revenir demain et reprendre, car il ne s’agit pas de se contenter ou de s’accommoder à défaut. Du moment que l’alternative n’a pas été envisagée.
L’élaboration d’une Constitution, je l’ai déjà dit, se fait à trois niveaux :
- La voie parlementaire régulière
- Le choix d’un collège, soit élu ou délégué
- La voie gouvernementale.
Mais, c’est une fausse illusion de croire que la conception d’une Constitution, autre que la décalque, soit à la portée du premier juriste, diplômé de droit, magistrat, avocat ou professeur. Que non ! Et, ce n’est pas parce que quelqu’un a tenu un beau discours de ses lectures, ou sur la Charte de Kurukanfuka, critiquée ou exaltée, mystifiant l’inculture des ignorants du domaine, qu’il se qualifie pour cette tâche éminemment politique.
Le syndrome de nos élites complexées
La domination occidentale s’est soldée chez les éduqués dans leur école par l’éclipse totale du référentiel endogène, la substitution d’un imaginaire de conditionnement, des effets culturels inoculant diverscomplexes : celui du maître, de la langue, du savoir-faire, de la rationalité, de la preuve matérielle, de la source et de la reconnaissance. Tant et si bien que pour les élèves dociles « la vérité sonne blanche » (dixit Cheick Anta Diop). En conséquence, nous contestonsà notre semblable africain son érudition, prosternés sous l’autorité du maître Blanc. Sa langue, qui a servi à notre apprentissage et culture est nécessairement celle du savoir ; il ne faut pas y toucher. Sa technologie témoigne d’un savoir-faireprobant, et sa rationalité épouse la science. Tandis que nos thèses à nous et nos sources, méconnues, sont, aux yeux des nôtres, forcément douteuses, à défaut de répondant ou de quitus du maître consentant. Sa reconnaissance est un sésame. Tant qu’il ne te l’a pas accordée, ta production, si brillante soit-elle, reste sans grande valeur, discutaillée par des ignorants, des présomptueux et des malhonnêtes qui dénient, et ta trouvaille, suspecte.
Imaginez, dans ces conditions de mépris chez soi de nos facultés et de notre capital d’ingénierie intellectuelle, l’hostilité envers nos réalisations propres, « hors contrôle ». Nous avons essuyé le déni spéculatif de nos œuvres civilisationnelles dans le temps, et même la remise en question d’acquis de notre patrimoine historique, dédaignés par un maître manifestement mal intentionné. Il trouve néanmoins chez nous des disciples hypocrites, miséreux ; des gueux clamant des réserves infondées, semant le doute de complaisance, feignant la prudence, tandis qu’au fond, ils escomptent plutôt la faveur du mentor, à travers un suivisme intéressé.
Si nous sommes incapables de produire notre propre référence de la raison, inutile alors de parler de souveraineté. Ayant eu nos propres chartes de la cité, celle du Sosso précédant l’acte de Kurukanfuka 1236, du Mandé, lui-même contesté par les fidèles adeptes du gourou Blanc, quelle malédiction nous vaut de référer encore à la norme française, au moment où nous clamons nous défaire de tout asservissement ?
Les zélés élèves abreuvés au modèle français, avec son mythe de Révolution, ne peuvent que tenter de récuser, malgré les preuves de notre antériorité en la matière, la possibilité de synthèse d’une loi première africaine, différente de celles connues de leurs universités d’affiliation. Parce qu’ils ne savent pas réfléchir, et ne s’en donnent nullement la peine, ils sont prêts à dénigrer toute œuvre non conforme aux formules apprises dans la classe du maître, le propriétaire du standard d’un monde de progrès. Les fouilles et exhumations de ce qui traduit notre réalité leur paraissent une tentative désespérée de faire revivre le passé. Pour eux, nous devons nous contenter d’une adaptation à l’héritage colonial, en fait la déportation de notre âme.
Puisqu’ils ignorent l’essence de nos lois, bien qu’ils les vivent au quotidien, ne sachant faire le lien entre la valeur et l’énoncé de la norme, ils fétichisent le produit de leur initiation d’écoliers, et pensent qu’il s’agit uniquement d’adapter la règle et de se l’approprier. Ils n’ont guère conscience de reproduire ainsi, à contre-courant, le système colonial de l’assimilation. Mais, ces paresseux sociaux de la pensée, surpris par la révolution citoyenne, ne peuvent avouer leur dénuement intellectuel devant la convocation de l’histoire. N’étant que des élèves formatés, ils sont appelés à jouer le rôle de maître-assistant en environnement d’inculture, tandis qu’ils n’ont d’autres modes opératoires que la boîte à outils de la reproduction fidèle du modèle ingéré. Gonka !
Ce qui est dit, est dit
Nous avons besoin, et les ressources existent, de régénérer notre épine dorsale des lois, selon notre propre modèle d’État décentralisé, constitués de provinces fédérées. C’est grâce à cette architecture que nous avons su ériger des entités politiques de taille continentale et dont le rayonnement n’est, jusqu’à présent, pas évalué à sa juste dimension, faute de maîtres d’histoire de l’envergure du Pr Cheick Anta Diop. Pourquoi, malgré cette réalité historique indéniable, vous avez beau expliqué aux décideurs qu’on se trompe de copie de l’État, en maintenant le modèle accidentel de la domination étrangère, qui consacre son invalidité, des pseudo-experts et techniciens douteux s’accrochent à la réorganisation territoriale sur la base du découpage colonial, qui ne recoupe aucune réalité anthropologique, sociologique, ou humaine. Ce schéma fortuit de division, à but administratif, ne sert pas les intérêts d’une nation qui se reconstitue dans sa vérité. Faire du tracé de la stratégie de conquête coloniale, dont la justification a, avant tout, été militaire, la base de notre plan de reconstruction nationale, s’attribue moins à l’ignorance aujourd’hui qu’à une intention délibérée de nuire, à la limite de la trahison. Ce qui est dit, est dit. Ce message s’adresse à qui de droit. Je n’en dirais pas plus.
Il est opposable aux partisans du maintien, ou de l’alignement sur l’existant, les divergences de principe incontestables entre les sociétés africaines, d’une part, et les occidentales, de l’autre, pour se convaincre de la nécessité absolue de se libérer du joug aliénant du modèle. Fictions juridiques et prétentions démocratiques dans leurs projets servent à se leurrer et à abuser, et pas plus.
La sommation interpellative de l’intelligentsia
Avec des amis, nous avons mené une réflexion pour dire en quoi nos lois divergeaient par leur fondement de celle de nos oppresseurs. J’en donne ici quelques illustrations :
- Notre modèle de socialisation de l’enfant est en conflit avec le leur
- Leur construction de l’individu, détaché, s’oppose à notre vision de communauté solidaire
- Ils fonctionnent, eux, avec le sentiment de culpabilité, nous, avec le sentiment de honte
- Ils parlent d’égalité, là où nous invoquons plutôt l’équité
- L’homme et la femme sont égaux à leurs yeux, pour nous, ils sont complémentaires
- Leur unité sociale est la famille mononucléaire, chez nous, c’est la grande famille
- Leur notion de liberté individuelle heurte et met à mal notre conception de l’être redevable
- Ils mettent les droits en avant, nous nous mettons les devoirs en premiers
- Leur jeu du vote divise et alimente le conflit, le consensus allie et fortifie la communauté.
- La langue de partage étant la leur, les nôtres sont reléguées à un rang marginal.
Une Constitution est un miroir de l’âme du pays. On sent l’Allemagne dans la Constitution allemande ; la France, dans la sienne ; et la Chine, pareille. « Les fondations et la quintessence d’une nation se reflètent dans sa Constitution. Elle donne à un pays son caractère, le mode de fonctionnement de ses institutions, les aspirations, les références et les systèmes de valeurs de sa population ». Les nôtres, telles qu’elles se présentent, sentent le « cahier des doléances » des colonies. Nous nous appliquons, nous-mêmes, à tailler chez nous un État de domination à leur mesure et à leur service, et, nous, nous nous évertuons à rafistoler la camisole de force à coup de « ciseaux et de dentelles », pour en adapter la mensuration à nos infirmités. Kutubu !
Il doit être évident pour tous que la Constitution malienne, ressourcée, réappropriée, ne saurait encore être une pâle copie, un décalque, une retouche plus ou moins heureuse de la Constitution héritée du régime colonial et de ses suites, en flagrante contradiction avec nos propres normes de vie.
La dualité institutionnelle est un fait
Le dualisme institutionnel irréfragable oblige à une dualité formelle du système d’ordonnancement et de délibération ; un format de « Un pays, deux systèmes » que nous n’avons pu conceptualiser comme il faut. C’est bien pourquoi il est impérieux de travailler à bien définir les cadres, les espaces et les limites des régimes de droit applicables, intégrant les dimensions de la dualité institutionnelle et des territoires, pour constituer des districts judiciaires, urbains et ruraux, avec une organisation conforme, adaptée aux réalités culturelles des cibles.
La refondation nationale passe par un contrat social de rupture avec le système global de corruption qui a gangrené la république, marquée par les fléaux endémiques que sont : le caporalisme, la courtisanerie, le népotisme, le favoritisme, le clientélisme, le corporatisme et l’affairisme. Elle exige, pour tenir et faire face, une gouvernance légitime et vertueuse, basée sur des citoyens responsables, patriotes, avec un autre état d’esprit, notamment celui du sacrifice, au lieu du gain à tout prix. Il s’agit de briser les chaînes du mimétisme infertile et de l’imitation stérile, et faire l’effort de se reconstruire par nos valeurs qui germent à partir de nos racines. A cet effet, la Constitution tient plutôt à l’esprit de l’énoncé qu’à sa lettre.
Le MALIKURA n’est pas un autre Mali, c’est le même Mali appelé à se transformer pour devenir autre, une mue pour faire peau neuve, retrouver son âme, sa vertu et sa splendeur, redevenir le Mali des êtres dignes, honnêtes, intègres, responsables, courageux, croyants.
La souveraineté populaire n’est pas un slogan
La loi fondamentale en projet doit gagner le pari de la participation et de l’inclusivité, inspirée de nos valeurs sociales, culturelles, et aussi de la réalité territoriale, conformément aux aspirations du peuple qui devra se l’approprier. La souveraineté populaire ne doit pas être qu’un slogan dans le projet de refondation de l’Etat et de la Nation à reconstruire. Notre processus constituant transitionnel passe par de grands débats publics organisés sous forme de forums citoyens, avec la participation active des médias, afin de permettre au peuple entier de se l’approprier.
Mais, l’usage continu du français comme langue officielle a un côté handicapant indiscutable. Il exclue la majorité des citoyens. Ce qui équivaut à une duplicité de la classe dominante, héritière de l’État hybride postcolonial.
Remettre aujourd’hui l’officialisation de nos langues nationales aux calendes grecques traduit la même frilosité et indécision des sceptiques qui s’étaient prononcés contre l’accession à l’Indépendance, en 1960, prétextant que soient réunis d’abord les « conditions » pour y aller. Ridicule ! Nous devons impérativement revenir à l’intelligence de nos sources par l’habilitation conséquente de nos langues. L’officialisation systématique de toutes nos langues nationales est à notre portée, avec l’adoption conséquente d’une loi sur leurs statuts et emplois. Question d’intelligence et de savoir-faire.
Les structures, à l’image des hommes
Allons déjà à l’introduction dans la nouvelle Constitution d’une nouvelle sémantique institutionnelle adaptée, valorisant des concepts idiomatiques réappropriés, pour en tirer une nomenclature juridique malienne et africaine ressourcée, qui emprunte à la richesse de nos langues nationales, toutes mises à contribution, pour refléter l’identité commune. Le Burkina l’a expérimenté. Il est proposé de donner des noms tirés de nos langues à différentes catégories de termes juridiques. Une recherche lexicographique dans les 13 langues nationales permettra de retenir à chaque fois l’appellation qui, en plus d’une réelle valeur symbolique et de la résonance, a du sens auprès du grand public. Des arguments spécieux, on en trouvera toujours. C’est Marcus Garvey qui disait : « Dans la lutte pour s’élever, les opprimés sont toujours handicapés par ceux d’entre eux qui trahissent leur propre race, c’est-à-dire par les hommes de peu de foi, et tous ceux qui se laissent corrompre et acceptent de vendre les droits de leurs propres frères. Chez les autres races, le rôle du traitre se limite en général à l’individu médiocre et irresponsable. Les traîtres de la race noire, malheureusement, sont la plupart du temps, des gens haut placés par l’instruction et la position sociale, ceux-là même qui s’arrogent le titre de leaders ».
A chacun de faire son examen de conscience. La citation renvoie à la personne des « malhonnêtes », la mauvaise graine, indexée dans mon précédent article. Les traîtres sont parmi nous. L’homme malien étant l’artisan de la mutation de conscience attendue, il est impératif de ramener chacun à l’intelligence de soi, « se connaître soi-même ». D’où la nécessité impérieuse du ressourcement, à travers nos savoirs endogènes, marginalisés ou dédaignés, et, le plus souvent, outrageusement ignorés.
C’est dire que notre ingénierie institutionnelle doit prendre les briques de nos valeurs fondatrices pour rompre avec l’asservissement mental, en vue de nous reconstruire. Parmi ces valeurs premières, il y a la grande famille dans le lien du sang et des alliances ; le jeu de la hiérarchisation sociale, de l’humilité et de la coopération ludique des rivaux ; le dialogue de raison doublé du consensus ; l’équité et le devoir universel de solidarité ; la garde de la vertu et de la mémoire. Ces valeurs fondent notre Maaya.
La sagesse qu’il convient de retenir, un enseignement des sciences sociales, c’est que « Ce ne sont pas aux hommes de se faire à l’image des structures, mais ce sont les structures qu’il faut concevoir plutôt à l’image des hommes ». Espérons que le Constituant saura en tirer les leçons.
Ce n’est pas parce que le Président Modibo Kéita et ses compagnons n’ont pas touché à certaines choses, qu’il ne faut pas s’y engager. Comble de la moutonnerie. L’homme à l’immense culture, qu’il était, avait eu le courage de s’attaquer à de nombreux piliers du régime colonial pour raffermir la libération de son peuple, de son pays et de son continent : « pour l’Afrique et pour toi, Mali ». Tous étaient conscients qu’ils ne pouvaient ouvrir tous les fronts à la fois, simple question de bon sens. Il fallait donc une période transitoire pour procéder par élimination, dans un ordre de maîtrise progressive.
Les instruments de souveraineté ont été acquis avec le temps : la compétence du pouvoir normé sur le territoire ; la reconnaissance internationale ; l’armée nationale ; la diplomatie propre ; la monnaie nationale… L’œuvre pour l’Indépendance s’est poursuivie sur de nombreux autres chantiers, avec l’option socialiste : l’africanisation des cadres ; l’affirmation de l’identité nationale ;la réforme de l’enseignement ; le développement du label malien, par les sociétés et entreprises d’État ;la formation de conscience politique et la vision fédérale africaine ; le non-alignement ; etc.
Le régime Modibo a pris un cap idéologique d’ancrage, et n’a pas eu le temps d’aller jusqu’au bout de son choix. Lorsque des apprentis prétendent qu’il n’a pas « voulu » changer le français comme langue officielle, ont-ils jamais lu les objectifs énoncés de « la réforme de l’enseignement » ? Pourquoi en 1966 a été entamée l’adoption d’alphabets pour les langues nationales, et leur instrumentation progressive ? Que savent-ils des visées de l’alphabétisation de masse, avec l’enseignement à la radio, et la création, plus tard, des éditions « Kibaru », dans toutes nos langues ?
Aujourd’hui, nous clamons l’idée d’une « souveraineté retrouvée », qui passe nécessairement par une construction propre, différente de l’adaptation conservatoire de l’héritage colonial. La ligne de fracture des lieux laissés en l’état, compromis de la première République, existe. C’est l’essence profonde de la refondation, une réelle exigence et non un meuble de discours. On retient les sujets prégnants, constitutionnels ou pas, ci-après :
- Le référentiel de patrimoine, le traitement de l’Histoire et de la Mémoire
- La base territoriale, la langue, les institutions et la loi fondamentale
- Les valeurs, la codification, la relation, l’imaginaire et le modèle
- L’école, la culture, le curriculum, l’intelligence, la science et la maîtrise.
Sur ces questions cardinales, il n’y a pas eu d’avancées substantielles, et, par défaut, la dégradation patrimoniale s’est fait ressentir à travers la perte des valeurs de référence. Tout ce qui a été entamé de cet ordre fut plus ou moins abandonné en chemin, faute de vision, de culture, de conviction, de persévérance et surtout par manque de véritable leadership, de timonier de la trempe de Modibo.
J’essaye, à travers ces écrits, comme d’autres patriotes sur l’ouvrage, de faire en sorte que nous rompions avec les complexes induits qui nous égarent. Que nous réapprenions à être nous-mêmes et nous assumer en conséquence, en cessant de lorgner chez les autres ce qui se trouve déjà dans nos effets, sans doute mal appréhendés. Je conçois que nous sommes censés avoir pour nous, et à notre image, une autre loi première ; d’autres règles et pratiques du droit respectueuses de notre identité et de nos valeurs ;la primauté de nos langues et écritures ;un autre système politique, institutionnel, décisionnel ; une autre école, une école nouvelle ; une armée différente ; une administration légitime avec une gouvernance de vertu ; une médecine alternative ; une architecture identitaire, évolutive ; un art de vivre adapté ; un format raisonné de dispersion, loin de la concentration métropolitaine ; etc.
Je voudrais ici résumer ma contribution par cette mise en perspective en deux tableaux : l’un comparatif et l’autre analytique, présentés ci-dessous.
TABLEAU 1 — Revoir les copies de l’État : les tares et les attentes
| N° | Situation présente | Projet Malikura |
| 1 | État fictif, transplanté, flottant
Constitution calquée |
État légitime, représentatif, assis
Constitution nouvelle |
| 2 | Institutions empruntées et superposées, imagerie conditionnée des produits de l’école | Institutions enracinées, plus fortes, vécues par l’ensemble des populations |
| 3 | Représentants issus des urnes (douteuses) | Légitimités non élues + représentants élus |
| 4 | Territoires artificiels issus du découpage colonial, des circonscriptions administratives de commandement | Territoires réels ayant une identité, une histoire, une mémoire, une conscience, collectivités décentralisées |
| 5 | Nouveaux organes écartant les structures traditionnelles | Dualité institutionnelle reconnue, reconstruction harmonisée |
| 6 | Langue étrangère imposée et maintenue, discriminant les langues nationales, exclues | Langues nationales réhabilitées, intégrantes et ouvertes à l’usage d’autres langues |
| 7 | Perte des repères, copie, mimétisme et suivisme, apprentissage sans maîtrise | Ressourcement, réappropriation de science, capital endogène, enrichissement |
| 8 | Échec du système éducatif et cumul des dysfonctionnements | Base de la nouvelle école malienne repensée, réfléchie |
| 9 | Déficit de ressources humaines qualifiées, effectifs pléthoriques, médiocrité, absentéisme | Philosophie de l’utilité et du plein emploi, avec performance, et réadaptation |
| 10 | Insécurité et déficits du dispositif sécuritaire et du service de l’État | Responsabilisation des collectivités, des citoyens, omniprésence de l’État |
| 11 | Gouvernance viciée, mensonge, injustice, faux, corruption, malhonnêteté, complaisance | Programme de moralisation publique, d’éducation citoyenne et de sanctions |
| 12 | Confusion, amalgame, impéritie, routine, incivisme généralisé, manques à gagner | Combinaison savante, jeu de compétences, citoyenneté, recours au Service civique |
| 13 | Économie extravertie, fragilité monétaire et vulnérabilité, dépendance | Théorie explicative, construction de la maîtrise financière, innovation |
| 14 | Réseaux criminels, dissidence et complicités,
problématique du renseignement |
Nouvelle doctrine de Sécurité nationale, incluant la défense civile |
| 15 | Faiblesses des investissements, obstacles, pillages des ressources | Mesures vigoureuses de reprise, relance, programme de relèvement économique |
| 16 | Équipes hasardeuses, jeu politicien de l’argent, figuration | Tableau du mérite, contrôle, gouvernement des meilleurs. |
N.B : Il est capital de comprendre ce que veut dire, et à quoi mène, au-delà de la formule enjouée, un changement de paradigme. Il s’agit de finir de se regarder, de se construire et de voir le monde en empruntant les yeux et les outils des autres. Si cela est compris, la solution pratique à nos maux par procuration, artificiels, imaginaires, sera évidente pour tous.
Il nous faut rapatrier notre âme en divagation dans les couloirs de la déportation.
TABLEAU 2 — Ce qu’il y a lieu de faire, entre autres
| N° | Rubriques | Dispositions actuelles | Nouvelles dispositions |
| 1 | Norme première | Constitution + Charte de la Transition | Nouvelle Loi fondamentale |
| 2 | Réorganisation territoriale | Réorganisation administrative
Confusion des territoires avec les territorialités (les premiers historiques, et les secondes d’origine coloniale)
|
Reterritorialisation
Collectivités territoriales (provinces, cantons, villages) Circonscriptions administratives (régions, cercles, communes) |
| 3 | Langue | Français – langue officielle ;
Langues nationales déboutées |
Langues nationales = officielles ; Français = langue technique d’option |
| 4 | Droit et législation | Corpus des lois inspirées de la législation coloniale, française, taxée de droit positif | Réordonnancement juridique
Premier amendement-Droit endogène Modulation des espaces de droit (aires juridiques de rationalité) |
| 5 | Personnel de la justice | Professions juridiques : magistrats, juges, greffiers, avocats, conseils, auxiliaires, juristes | Requalification et reconversion des professionnels du droit, de la justice ;
Dualisme, intégration des traditions |
| 6 | Organe
judiciaire |
Cours Constitutionnelle, composée de magistrats et doctes du droit | Conseil Constitutionnel composé surtout d’anciens dignitaires dans les hautes fonctions de l’État. |
| 7 | Mode de représentation | Élections et nominations
|
Légitimité, désignations, consensus ;
Élections et nominations |
| 8 | Organes législatifs | – Assemblée Nationale
– Haut Conseil des Collectivités – Assemblée Régionale – Conseil Régional (consultatif) |
– Grand Conseil des légitimités
– Assemblée Nationale – Assemblée Territoriale – Conseil Régional (délibératif) |
| 9 | Pouvoir exécutif | – Président de la République
– Premier ministre et Gouvernement |
– Chef d’État, dignité honorifique
– Gouvernement de la majorité |
| 10 | Administration | – Administration publique
– Gestion des collectivités
|
– Administration publique
– Administration territoriale – Administration locale |
| 11 | Police | Police Nationale
Police Territoriale ( quels territoires ?) |
Police Nationale
Police Territoriale (Provinces) Police Communale (Communes) |
| 12 | Figure du Protocole | Conformiste, d’inspiration étrangère, imitations stériles, amateurisme | Grand Officier du Protocole
Modèles africains ; authenticité ; formules traditionnelles d’identité |
| 13 | Régime politique | Système pseudo-démocratique, esprit de commandement, primauté d’intérêts privés, argent-roi | Démocratie sociale, de consentement solidaire, équilibrée, tournée vers l’intérêt général, sens de l’humain |
| 14 | Organe administratif | Médiateur de la République | Conseil d’État |
| 15 | Organe de pacification | Inexistant | Médiateur du Souverain (légitimité)
(pas de Ministère de la Réconciliation) |
| 16 | Gouvernance | Relationnisme, partisanerie, faux, abus, impéritie, corruption, jouissance | Gouvernement de la Vertu : règne du juste, de l’honnêteté et du mérite. |
Ce qui est dit ici ne relève pas simplement d’une imagination fertile. Il est le fruit d’un travail de réflexion de plus de trente ans pour « Repenser l’État en Afrique » (titre de mon ouvrage sous le coude), et assurer sa refondation. Comme mentionné dans ma première livraison, « il est impérieux de travailler à bien définir les cadres, les espaces et les limites des régimes de droit applicables, intégrant les dimensions de la dualité institutionnelle et des territoires, pour constituer des districts judiciaires, urbains et ruraux, avec une organisation conforme, adaptée aux réalités culturelles des cibles ».Finissons avec le vernis de la coloniale.
Mais, j’ai aussi prévenu que « nos thèses à nous et nos sources, méconnues, sont, aux yeux des nôtres, forcément douteuses, à défaut de répondant ou de quitus du maître consentant, dont la reconnaissance est un sésame. Tant qu’il ne te l’a pas accordée, ta production, si brillante soit-elle, reste sans grande valeur, discutaillée par des ignorants, des présomptueux et des malhonnêtes qui dénient, et ta trouvaille, suspecte ».
J’ose espérer que le système de malhonnêteté établi, tirant vers le bas dans la médiocratie, et qui prospère dans le dénigrement des cerveaux, goulus de leurs références douteuses, incapables de mieux faire, n’aura pas raison de notre intelligence collective, au plus grand malheur de la nation, dont le savoir est le seul sauveur.
A bon entendeur…
ANW KA MALI. Nous y veillons.
Mohamed Salikènè Coulibaly
Ingénieur
05 février 2023
