Niankoro Yeah Samaké du PACP : « La paix et la stabilité dans le sahel ne seront pas acquises tant que Kidal reste dans le giron d’une rébellion »

Pour le 5ème numéro de notre rubrique hebdomadaire « A vous la parole », nous avons approché le  président d’honneur du Parti pour l’Action Civique et Patriotique (PACP),  Niankoro Yeah Samaké. Dans cette interview, il a dénoncé les pêchés des autorités transitoires ; a émis de doute sur la tenue d’élections crédibles et transparentes ; et crache ses vérités aux forces étrangères.   

Le Pays : quel est l’état de santé de votre parti politique ?

Niankoro Yeah Samaké : le Parti pour l’Action Civique et Patriotique se porte de plus en plus mieux. Le PACP s’organise. Nous avons, en tant qu’organisation politique, compris que nous avons besoin de mieux nous restructurer. Il ne s’agit pas seulement d’acquérir des membres, mais il faut les structurer en les mettant d’abord au travail, voire  les former pour qu’ils soient productifs sur le terrain. Notre parti, étant précurseur de la politique de l’action concrète, nous voulons que ces actions concrètes que nous posons soient mieux récupérées politiquement par nos antennes locales. Le PACP commence à s’implanter, et nous sommes maintenant confrontés aux défis organisationnels. Nous voulons mettre en place une structure bien organisée avec des données de base faisant en sorte que le PACP puisse être dans tous les cercles du Mali. Il est, pour le moment, dans  49 cercles. Nous allons bientôt aller au-delà de ça. On veut vraiment avoir un maillage total de l’ensemble des circonscriptions administratives et électorales du Mali.

Pouvez-vous faire l’état de lieux de la situation du pays au jour d’aujourd’hui ?

Le Mali se trouve dans un tourbillon, dans un orage, et dans une grande tempête. Il se trouve que les Maliens ne se trouvent plus dans un même bateau. Certains sont dans les sous-marins bien protégés ; d’autres sont dans des pirogues. Il n’y a plus un bateau Mali, il y a des bateaux Mali. Les bateaux Mali sont ensemble dans la même tempête, mais nous n’avons pas les mêmes opportunités de nous nourrir aujourd’hui, de nous soigner et d’acquérir des connaissances pour nos enfants ou pour la paix. Donc, le Mali va mal. Pire, nous ne sommes plus dans une démocratie. La démocratie malienne a été mise en suspens au bénéfice d’une transition politique. Nous sommes dans un pays qui se cherche. Un pays où l’incertitude est grandissante. On ne peut même plus parler de la prospérité, nous sommes à la recherche de notre survie.

Au lieu du bateau Mali, vous avez plutôt parlé des bateaux Mali. Qu’est-ce qui explique cette fissure ?

Aujourd’hui, chacun se bat pour soi, le Mali n’a plus d’orientation et de vision commune. Nous sommes un peuple, mais nous ne sommes plus des citoyens. Le leadership a failli. Les promesses n’ont pas été tenues. Alors, il n’y  a plus de confiance. Tout s’est effondré autour de nous. C’est parce que nous avons failli en tant que peuple. Le pouvoir, c’est pour changer la collectivité, la cité, et le pays. Nous n’utilisons pas ce pouvoir à bon échéant. Au Mali, le pouvoir n’a plus servi à nous sécuriser. Il n’a plus servi à nous assurer la sécurité alimentaire ou une bonne qualité de l’éducation ou de soins. Faisons attention, et comprenons le sens du pouvoir. C’est pourquoi nous essayons d’enseigner aux Maliens à travers notre parti  que « diriger c’est servir », et rien de moins.

Que pensez-vous de la conduite actuelle du CNT ?

Le CNT est à l’image du peuple malien. En réalité, nous ne pouvons pas tomber plus bas que ce CNT ou ces gens supposés nous représenter. Quand je leur regarde, j’ai besoin de dire que je ne suis pas Malien, parce que je ne me reconnais pas en ces gens-là. Ils ne sont ni légitimes, ni légaux mais encore moins compétents.

Toute la transition est dirigée par des gens qui n’ont jamais eu l’ambition de servir le Mali et qui n’ont jamais songé au-delà de leur petite personne. Ils n’ont jamais imaginé ce scenario. Et aujourd’hui, notre destin commun se trouve entre leur main. J’ai peur parce que la transition est, de nos jours, isolée. Tous les organes : que ça soit la Présidence de la République, le gouvernement ou le CNT, ils n’ont rien de légitime et ne tentent pas de se légitimer. Mais par contre, ils ont utilisé cette transition pour diviser. Ils se sont méfiés des politiques, et souhaitent en même temps avoir leurs adhésions  pour des réformes politiques et institutionnelles. C’est une dichotomie qui ne marchera pas.

Pensez-vous que les élections pourront se tenir dans le temps imparti ?

On est en train de distraire le peuple de son objectif. Cette transition tente l’impossible. Les mêmes exercices ont été tentés par Alpha Oumar Konaré, ATT et IBK qui n’ont pas réussi à les faire pendant tout un mandant. Ce n’est pas à 18 ou 15 mois que nous pouvons attendre que cette transition puisse parvenir à des réformes. C’est deux choses : soit on casse cette transition pour la redresser, soit nous sommes partis pour une très longue transition. Je ne vois pas d’indication que ces élections pourront s’organiser à terme. C’est là ma préoccupation. La plus grande mission d’une transition est de pouvoir transmettre le pouvoir à des autorités légitimes. Mais rien ne bouge. On parle du comité d’orientation stratégique dont le secrétariat permanent tarde à naitre. Et les gens prennent leur temps comme si tout était bon. Rien n’est normal dans ce pays. La transition avait besoin d’un leadership exceptionnel. Je me prépare pour les prochaines élections, mais avec réserves. Il ne s’agit pas seulement d’organiser une élection, mais plutôt une élection qui est crédible.

Comment jugez-vous le bilan tirez-vous des autorités transitoires ?

Je l’ai dit, il n’y a que deux options : cette transition pourra bâcler les élections puisqu’ils sont partis d’un très mauvais pied de mensonge ; de fourberie et de manipulation. Qu’ils réunissent le peuple pour qu’on aille à cette élection. Tant que cette élection ne réussisse pas quoi qu’ils fassent ils auraient failli. Tant que cette élection n’est pas tenue à date, quoi qu’ils fassent, ils auraient failli. Pour moi, toute autre mesure est secondaire.

Quel est votre recette de sortie de crise au Mali ?

La solution est ici. Elle commence d’abord par un leadership vertueux et par les autorités qui doivent monter leurs soucis de rassembler le peuple. On ne peut pas nous mobiliser par la force et dans la manipulation, mais on peut nous convaincre par le caractère de nos autorités. Il faut qu’on s’organise. Il faut refaire certains organes, notamment le CNT. On n’est pas obligé de se limiter à 121 personnes ou de garder la forme illégitime du CNT, on peut améliorer cela par respect pour la charte de la transition. Le Mali ne nous appartient plus, le pouvoir public est dans quelques mains qui sont en train d’emprunter de l’argent au nom du peuple, de prendre des décisions pour engager ce pays. Pourtant ils n’ont ni légalité ni légitimité. Cela n’est pas normal. Pour moi, le début de solution vient d’abord de la sincérité des plus hautes autorités. Il faut qu’elles aient une vision claire pour qu’ensemble, nous puissions être dans le même bateau.

Pour la refondation du pays, je dirais que tant que les fondations ne sont pas là, nous pouvons construire sur un sable mouvant qui va s’écrouler. Des recommandations fortes ont été faites par le Dialogue national inclusif. Vraiment la recette est connue, le mal est connu et les diagnostics sont là. Il faut simplement qu’on ait  de bons médecins  administrant le traitement qui commence par la vertu, l’intégrité et le sens élevé du service. Tant que ces ingrédients ne sont pas là, toute autre recommandation n’aidera pas la solution. Cette transition est en train d’emboiter juste le pas à ces gens dont le pouvoir s’est écroulé à cause de la mauvaise gouvernance. Nous sommes pratiquement dans une administration coloniale qui ne sert pas le peuple, mais qui abuse et détourne nos deniers publics pour les envoyer dans les comptes bancaires de l’extérieur. Au  lieu de diaboliser un certains pans de la société, faisons en sorte qu’on puisse rassembler les maliens.

Quelle analyse faites-vous de la situation sécuritaire du pays ?

Le PACP a toujours souhaité qu’il y ait une évaluation de stratégie et une vision claire par rapport à ce que nous voulons pour le Mali. Nous n’avons pas cette vision politique aujourd’hui et nous  suivons l’agenda de multiples partenaires qui n’ont pas les mêmes objectifs que le Mali, en terme d’unité, de protection des civils, et d’intégrité territoriale. Tous ceux qui sont là au Mali comme soutiens n’apportent pas nécessairement de bonheur aux Maliens. Je ne pense que nous devons contracter avec les armées étrangères pour assurer la sécurité des Maliens. Elles peuvent nous accompagner, mais elles ne peuvent pas assurer notre sécurité. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il faut aller à un G5 sahel, une Barkhane ou à une Minusma. Non ! Ce sont des acteurs qui sont là depuis presque huit (8) ans, mais le mal ne fait que s’empirer. Le constat est évident, ils ont échoué. La paix au Mali ne se règle pas par le bout des armes. C’est d’abord par une gouvernance vertueuse. Il faut qu’on change notre façon de gouverner.

La paix et la stabilité dans le sahel ne seront pas acquises tant que Kidal reste dans le giron d’une rébellion qui ne dit pas son nom. Malgré tous les accords et compris signés, Kidal est toujours inaccessible aux autorités maliennes. Tant que Kidal est hors contrôle du Mali, les pays du sahel continueront à être déstabilisés, parce qu’il y a une zone rouge qui est là où les bandits armés font ce qu’ils veulent sous le regard des multiples armées qui se trouvent au Mali. Cessons de compromettre chaque année notre souveraineté en signant des compromis avec des rebelles qui continuent de réclamer une partie du territoire. Je ne suis pas favorable à des multiples armées qui ne sont pas contrôlées par l’armée malienne. C’est nous qui devons diriger tous les efforts de guerre dans ce pays. Nous devons prendre la tête de tous les efforts de reconstruction de ce pays. Nous aider, c’est nous donner le pouvoir, et non de montrer à tout le monde que nous sommes faibles. Il faut qu’on autonomise notre armée. Les autorités sont prises dans un piège. L’affaire de Bounty a été un carnage et de violation flagrante de notre souveraineté. La France a commis une bavure grave que ni elle ni les autorités soumises au Mali ne peut cautionner. La situation est grave et nous commençons à douter de la sincérité des autorités transitoires.

Des derniers mots ?

Nous pouvons faire mieux car nous  ne sommes pas condamnés à cette situation. Nous prenons le confort dans le leadership de ceux-là qui ont été là pendant tout ce temps. Mais malgré leur bonne foi, ils n’ont pas eu la solution. Ce n’est pas que nous ne voulons pas, mais nous avons peur d’essayer les nouvelles têtes. Aujourd’hui, j’invite les Maliens à mieux valoriser le pouvoir, l’autorité de la loi, et le droit du vote. Ce droit est inestimable, il ne doit pas être vendu à 1000F ou 2000F lors des élections. Choisissons des leaders qui honorent ce pays et rendent les Maliens fiers.

Réalisée par Mamadou Diarra

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