Sauvagement assassinée le 29 juillet 2022 suite aux violences liées à l’esclavage par ascendance dans la région de Kayes, la plate-forme OBARA a choisi tout le mois de juillet pour rendre hommage à Feue Diogou Sidibé afin de continuer à sensibiliser le public contre cette pratique des temps anciens. À cette occasion, le Journal « Le Pays » a également tendu son micro à Cheicknè Diarra, une autre victime de l’esclavage par ascendance qui nous raconte son calvaire plusieurs années après les faits.
Le Pays : Qui est Cheicknè Diarra ?
Cheicknè Diarra : Cheicknè Diarra est né dans le village de Bagamabougou dans la commune de Madiga Sacko, cercle de Diema. Actuellement, je suis installé en France, mais de temps en temps, je rentre au Mali pour les congés auprès de ma famille.
Le Pays : Connaissez-vous la problématique de l’esclavage par ascendance au Mali ?
Cheicknè Diarra : Je connais bien le problème, puisque je fus moi-même victime de violence physique à cause de mon refus d’obéir à cette pratique. En effet, en octobre 2018, lorsque je suis rentré au Mali pour mes congés, il y avait une forte tension suite à la levée de plus en plus des voix contre cette pratique. Frustrés par la mise en place d’une association contre l’esclavage par ascendance, les villageois ont alors décidé que les récalcitrants ne participent plus à aucune activité du village, qu’elle soit heureuse ou malheureuse. Pis, ils ont imposé un « embargo » pour qu’on ne puisse même pas sortir de nos familles. Le 8 janvier 2019, on avait un mariage au sein de notre communauté. Un des nôtres est sorti pour aller à cette fête et les jeunes du village l’ont attrapé dehors pour le tabasser violemment sous prétexte qu’il a violé l’embargo. Ayant décidé d’aller voir ce dernier malade, moi-même j’ai été pris pour cible à mon tour. Gravement blessé, j’ai appelé à la gendarmerie, mais ils ne sont jamais venus. J’ai dû passer toute une journée avec mes blessures sans aucun soin. Les villageois avaient formé un front pour que notre association ne prospère pas. On nous a pris nos terres et tous les biens qu’on avait cent ans avant.
On a décidé de porter plainte et on nous a chassés du village, le 3 mai 2021.
C’est à la cité des enfants de Niamakoro à Bamako qu’on a finalement trouvé refuge. J’ai dû même transporter ma vieille maman de 82 ans à l’époque. Cette querelle continue. Certains sont toujours interdits de cultiver leurs terres. De 2019 à nos jours, on n’a pas pu cultiver.
Le Pays : Quelles procédures avez-vous entrepris après votre agression physique ?
Cheicknè Diarra : Dès le lendemain de mes soins à Diema, j’ai introduit une plainte. Aussitôt, on a assiégé ma maison. Par peur pour ma vieille Maman, mon avocat m’a conseillé de retirer la plainte et je l’ai fait. Mais je pense que ce retrait ne devait en aucun cas empêcher la justice de faire son travail, puisque c’était fait sous contrainte. Malheureusement, non.
Après, j’ai encore introduit une autre plainte à Diema en 2020 avec certains de mes frères vivants en France qui ont été empêchés d’accès au village. Le dossier a été ensuite transféré à la Cour suprême à Bamako puis à Kayes. Les villageois recevront leur première convocation en octobre 2020. Ils y ont répondu. Après, ils n’ont répondu à aucune autre convocation jusqu’à nos jours. La situation sécuritaire est venue empirer les conditions de voyage sur Kayes et quant à l’avancement du dossier, c’est le statuquo. On a l’impression que les choses ne bougent pas au niveau de la justice, surtout à Diema. C’est de rendez-vous en rendez-vous sans suite. Il y en a même qui ont leur affaire devant la justice depuis 2018, bien avant la mienne. Certains ont même vécu pires que moi, mais ils ne parviennent toujours pas à avoir un procès équitable.
Le pays : connaissez-vous « Obara » qui mène également beaucoup d’initiatives contre la pratique de l’esclavage par ascendance ? Si oui, comment ?
Cheicknè Diarra : J’ai découvert « Obara » à travers un ami qui m’a mis en contact avec des responsables de la plateforme. Depuis, je les suis sur TikTok. Ils racontent les histoires d’anciens Rois et des histoires sur le Mali en général.
Chaque samedi soir depuis début juillet, ils organisent chaque week-end des débats instructifs et des causeries qui sensibilisent et instruisent sur cette problématique. Je ne les connais pas trop, mais je sais qu’ils font du bon travail. À travers leurs actions sur les réseaux sociaux, beaucoup de gens se lancent dans ce combat.
Le combat est difficile parce que nous sommes une minorité contre la majorité dans ces localités. Nos adversaires s’acharnent également sur ceux qui plaident notre cause. Après, beaucoup abandonnent le combat.
Grâce à Dieu, nous avons pu échanger avec eux (faisant allusion à Obara) dans le plus grand respect et peu importe ton approche, tu obtiens toujours une réponse claire et convaincante.
Le pays : Obara mène une campagne de sensibilisation pour rendre hommage à Diogou Sidibé. Vous la connaissez ?
Cheicknè Diarra : Diogou Sidibé est une vieille femme de 72 ans qui habitait à Gadiaga, précisément dans le village de Lane.
Avant de la tuer, on l’avait d’abord battue à cause de la terre qu’elle cultivait chaque année. Depuis que la bonne dame a dit que ses enfants ne vont plus faire des travaux d’esclave, on l’a interdite de cultiver sa propre terre, chose qu’elle a refusé de faire. On l’a tabassée une première fois. Après son rétablissement, une procédure administrative a confirmé sa propriété sur la terre litigieuse. Malgré cette décision, on a ôté la vie à cette vieille dame parce qu’elle tenait à sa propriété.
Il faut noter que le crime de Diogou n’est pas le seul cas de cette histoire. La première victime fut Mountaga Diarrisso tué en 2020 à Djandjoumé à Nioro. Comme Diogou, lui aussi, avait gagné un procès contre ces gens avant qu’ils ne le tuent. Mountaga Diarrisso, Gossi Sissoko et deux autres vieillards, Hamet Sissoko et Youssouf Sossoko, tous venus en vacances ont été également tués. C’est justement cette affaire qui a été tranchée à la Cour d’Assises de Kayes où plusieurs personnes ont été condamnées à mort et d’autres à 10 ans de prison.
Le Pays : Quel message avez-vous comme dernier mot à l’endroit de vos frères et les plus hautes autorités du Pays ?
Cheicknè Diarra : Que tout le monde sache que l’esclavage est une pratique qui est révolue partout dans le monde. C’est le noir qui était l’esclave de tous, mais ce n’est plus le cas. Il est temps que ça finisse également chez nous comme ce fut le cas ailleurs. Il faut qu’on accepte tous cette réalité et entamons une nouvelle vie sur de nouvelles bases. Personne n’a intérêt à ce que cette situation perdure entre un même peuple.
Réalisée par Issa Djiguiba et Sira Kamissoko, stagiaire
