Dans la Cité des Trois Caïmans, le silence a remplacé le »brouhaha » habituel du Garbal de Niamana. Là où, pendant des décennies, des milliers de têtes de bétail animaient l’un des plus grands marchés de Bamako. Il ne reste aujourd’hui qu’un vaste terrain dévasté.
La démolition, intervenue mi-avril dernière, marque un tournant dans la réorganisation des parcs à bétail de la capitale. Les autorités justifient cette opération par des impératifs de sécurité et d’ordre public, dans un contexte marqué par des attaques désespérées de groupes armés terroristes ayant visé des sites stratégiques de la capitale en 2024. La fermeture progressive des marchés à bétail de Bamako s’inscrit ainsi dans une stratégie plus large de prévention.
Cependant, sur le terrain, la réalité est plus brutale. Des milliers de personnes, commerçants, éleveurs, transporteurs, familles entières vivaient directement ou indirectement de ce marché. Pour beaucoup, le déguerpissement s’est traduit par une perte soudaine de revenus et de repères.
« Nous avons tout perdu », confie une vendeuse, visiblement éprouvé. Comme lui, nombreux sont ceux qui évoquent une opération précipitée, malgré des annonces antérieures des autorités. De la résignation à l’incompréhension, les témoignages traduisent un profond malais.
Zantiguila, un site qui peine à convaincre
La solution proposée par les autorités est le transfert des activités vers Zantiguila, situé à plusieurs kilomètres de Bamako, sur la route de Ségou. Mais cette alternative suscite de fortes réticences. L’éloignement du site constitue un premier obstacle majeur. Pour les commerçants, le coût du transport, estimé à plusieurs milliers de francs CFA par jour, risque de réduire considérablement leurs marges. À cela s’ajoute la crainte d’une baisse de fréquentation : « Qui viendra acheter là-bas ? », s’interroge Moussa. Le plus préoccupant encore reste la question sécuritaire. Certains déplacés redoutent une zone insuffisamment sécurisée, voire exposée à des menaces. « On ne peut pas s’y installer sans garanties », insiste un autre acteur du marché. Appelant à un renforcement de la présence des forces de défense.
Attente de solutions
Malgré les critiques, peu ont opposé de résistance ouverte à la décision. La plupart des vendeurs disent comprendre les motivations des autorités, tout en dénonçant les conditions d’exécution. « L’État agit pour la sécurité, et nous l’acceptons. Mais il faut nous accompagner », résume Abdoulaye. Cette demande d’accompagnement revient avec insistance. Il s’agit entre autres de la sécurisation du nouveau site, des facilités de transport, des aménagements adaptés, voire compensations. Au-delà de l’aspect humain, la disparition du Garbal de Niamana pose la question de la restructuration des circuits d’approvisionnement en bétail dans la capitale. Ce marché jouait un rôle central dans l’économie informelle et l’approvisionnement en viande, notamment à l’approche de fêtes comme la Tabaski.
Sa fermeture ouvre une période d’incertitude, tant pour les acteurs du secteur que pour les consommateurs. Elle met également en lumière le défi, pour les autorités, de concilier impératifs sécuritaires et réalités socio-économiques. Dans les ruines encore visibles du Garbal, une page se tourne. Reste à savoir si celle qui s’ouvre à Zantiguila saura répondre aux attentes, ou si elle prolongera le sentiment d’abandon exprimé par de nombreux acteurs.
Kémoko Diabaté
