Quarante ans après la disparition du savant sénégalais, le 7 février 1986, son œuvre continue d’éclairer les débats sur l’histoire, l’identité et l’avenir du continent africain. Plus qu’un historien, Cheikh Anta Diop demeure une conscience critique, un intellectuel dont la pensée dépasse son époque et interpelle encore les sociétés africaines contemporaines.
« Le colonialisme nous a amené à douter de nous-mêmes ». Cette phrase de Cheikh Anta Diop résonne aujourd’hui avec une force intacte. Né le 29 décembre 1923 à Thieytou, dans le centre du Sénégal, Cheikh Anta Diop appartient à cette génération d’intellectuels africains formés en Europe, mais refusant de penser l’Afrique à travers le prisme eurocentré dominant. Arrivé en France pour y poursuivre des études scientifiques et historiques, il se heurte très tôt à une vision de l’Histoire niant toute contribution majeure de l’Afrique noire à la civilisation humaine. Cette négation, qu’il juge insupportable, devient le moteur de toute sa démarche intellectuelle.
Son combat scientifique visait à réhabiliter la place de l’Afrique dans l’histoire universelle. Pour Cheikh Anta Diop, l’Afrique n’est pas une périphérie de l’Histoire, mais son point de départ. Il soutient que l’Égypte ancienne, berceau de la civilisation humaine, était une civilisation négro-africaine. Cette thèse, développée notamment dans son ouvrage majeur Nations nègres et culture (1954), repose sur une approche pluridisciplinaire mêlant histoire, linguistique, anthropologie, biologie et physique. Elle suscite de vives controverses, dans un contexte colonial peu disposé à accepter une telle remise en cause des fondements idéologiques de la domination occidentale.
Longtemps marginalisé dans le milieu académique, Cheikh Anta Diop voit sa thèse reconnue tardivement, en 1960. Il ne devient professeur à l’université de Dakar qu’en 1981. Entre-temps, il crée à l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) le premier laboratoire africain de datation au carbone 14, symbole fort de son exigence scientifique. Mais Cheikh Anta Diop ne sépare jamais de l’engagement politique. Pour lui, la science est indissociable du politique. La restitution de la vérité historique constitue le socle d’un projet d’émancipation africaine. Dans Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire (1960), il défend l’idée d’une unité politique du continent, condition selon lui du développement économique et de la souveraineté réelle de l’Afrique. Panafricaniste convaincu, il s’oppose aux formes d’intégration fondées uniquement sur l’économie, estimant que l’unité culturelle et historique doit précéder l’unité politique.
Il s’est notamment opposé aux régimes de Senghor puis d’Abdou Diouf et fondateur de partis politiques malgré l’interdiction du multipartisme. Cheikh Anta Diop incarne une figure d’intellectuel qui refuse la neutralité face à l’injustice historique et politique.
Quarante ans après sa disparition, ses idées continuent d’inspirer les mouvements panafricanistes et les jeunes générations en quête de repères identitaires. L’homme n’a pas seulement réécrit l’histoire de l’Afrique ; il a surtout rendu aux Africains le droit de se penser eux-mêmes. Et c’est peut-être là son héritage le plus durable.
KD
