L’image est forte, presque inattendue au regard des tensions qui ont émaillé les relations entre Alger et les capitales de l’Alliance des États du Sahel (AES) ces derniers mois. Les 15 et 16 février 2026, le général d’armée Abdourahamane Tiani, président du Niger, a foulé le tarmac de l’aéroport Houari-Boumédiène pour une visite de « fraternité et de travail ». Invité par son homologue Abdelmadjid Tebboune, le général Tiani n’est pas allé seul : une délégation de haut rang (incluant les ministres de la Défense, des Infrastructures et des Affaires étrangères) l’accompagnait.
Pour les observateurs avertis et les citoyens de l’espace AES, ce déplacement marque un tournant aux multiples enjeux.
L’enjeu économique : L’odeur du pétrole et du gaz
Au-delà des protocoles, le cœur de cette visite bat au rythme des hydrocarbures. Quelques semaines avant ce voyage, Alger avait envoyé une mission de haut niveau à Niamey, conduite par Mohamed Arkab, ministre algérien de l’Énergie. L’objectif était clair : relancer la coopération dans le secteur extractif.
Deux projets majeurs dominent l’agenda :
Le Bloc de Kafra : L’Algérie, via sa compagnie nationale Sonatrach, souhaite accélérer l’exploitation de ce gisement pétrolier situé à la frontière algéro-nigérienne. Pour Niamey, soumis à des pressions financières, l’exploitation rapide de ses ressources est essentielle pour son économie.
Le Gazoduc Transsaharien (TSGP) : Ce projet pharaonique visant à acheminer le gaz nigérian vers l’Europe via le Niger et l’Algérie est de nouveau sur la table. Dans un contexte de diversification énergétique mondiale, Alger veut s’imposer comme le hub incontournable, et le Niger en est le pilier géographique.
Une diplomatie entre médiation et suspicion
Le volet diplomatique est sans doute le plus complexe. La visite se déroule dans une étrange coïncidence temporelle : au moment où le général Tiani est reçu à Alger, le ministre de l’Intérieur français, Laurent Nuñez, y est également convié pour des échanges officiels.
Cette simultanéité nourrit toutes les spéculations. L’Algérie joue-t-elle les médiateurs de l’ombre entre l’AES et Paris ? Le général Tiani a pourtant réitéré, peu avant son départ, des accusations graves contre les services secrets français (DGSE), les accusant d’avoir financé des mercenaires pour déstabiliser la zone du Liptako-Gourma et d’avoir planifié une attaque contre l’aéroport de Niamey.
Dans ce contexte, le rôle d’Alger est perçu avec une prudence mêlée d’espoir. Pour Niamey, il s’agit de s’appuyer sur un voisin puissant pour rompre l’isolement, tout en restant vigilant face à une diplomatie algérienne parfois jugée ambiguë par les partenaires de l’AES.
Un rééquilibrage politique dans l’AES ?
Pour le Mali et le Burkina Faso, partenaires du Niger au sein de l’AES, ce rapprochement n’est pas une trahison, mais une nécessité stratégique. L’AES cherche à diversifier ses partenariats au-delà de la Russie. L’Algérie offre un avantage stratégique et une expertise sécuritaire irremplaçable dans la lutte contre le terrorisme transfrontalier.
Cependant, les médias maliens scrutent ce rapprochement avec une certaine réserve. À Bamako, l’opinion publique reste marquée par les récentes tensions diplomatiques avec Alger concernant l’Accord de paix de 2015. On s’interroge : Alger a-t-elle définitivement choisi le camp des transitions militaires contre les pressions internationales, ou cherche-t-elle simplement à protéger ses propres frontières ?
Vers une décrispation avec la France ?
Il serait prématuré de parler de début de décrispation avec Paris. Si l’Algérie peut servir de canal de communication discret, le discours du général Tiani reste frontal. Les faits rapportés dans ses récentes interventions montrent une rupture profonde. La présence simultanée d’officiels français et nigériens à Alger relève plus de la realpolitik algérienne (qui gère ses intérêts avec chaque camp), que d’une volonté de réconciliation immédiate entre Niamey et l’Élysée.
Les avis sont partagés à Bamako
Côté malien, la presse et les réseaux sociaux oscillent entre deux sentiments. D’une part, la satisfaction de voir un membre de l’AES traité avec les honneurs d’un chef d’État par une puissance régionale. D’autre part, une méfiance persistante. Les éditorialistes maliens soulignent que si le Niger réussit à sécuriser ses investissements pétroliers avec l’aide d’Alger, cela renforcera l’ensemble de l’Alliance. Mais ils rappellent aussi que nos chefs d’État savent exactement ce qu’ils font, suggérant que l’AES ne se laissera pas dicter sa conduite par le grand voisin du Nord.
La visite du général Tiani à Alger est un acte de pragmatisme politique. Entre la nécessité de financer la transition par le pétrole et le besoin de rompre l’encerclement diplomatique, Niamey joue une partition serrée. L’Algérie, de son côté, reprend pied dans son « arrière-cour » sahélienne. L’enjeu est clair : ce rapprochement est une pièce de plus dans le puzzle complexe de la souveraineté retrouvée, où chaque alliance doit servir les intérêts supérieurs des peuples de l’AES.
Moussa Sebgo
