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Au Burkina Faso, la double peine pour les femmes atteintes de troubles mentaux

« L’Afrique en thérapie » (9). Dépression, stress post-traumatique, schizophrénie… Ces pathologies sont mal acceptées dans un pays où les superstitions sont tenaces et les malades qualifiées de « sorcières ».

Assise sur un petit tabouret, Mariama* égraine les coquilles d’arachides d’un tas de tiges fraîchement cueillies. Ces quelques gestes lui rappellent sa « vie d’avant », quand elle cultivait encore la terre dans son village, murmure Ferdinand Kouadio, l’agent de santé communautaire à ses côtés. La veuve, âgée d’une trentaine d’années, est arrivée il y a trois ans au centre Notre-Dame-de-l’Espérance, une structure médico-sociale créée pour la prise en charge et la réhabilitation des personnes atteintes de maladies mentales, en périphérie de Ouagadougou. Le reste, son histoire, comment ses troubles bipolaires se sont aggravés, les soignants n’en savent pas plus. Seulement qu’« elle errait toute seule près d’un marché » lorsque Ferdinand Kouadio l’a trouvée et lui a proposé de l’amener en taxi-moto.

Dans la capitale, il n’est pas rare de croiser des malades divaguant au milieu de la circulation, vêtus de haillons ou dénudés, le visage poussiéreux et hagard. Les passants font mine de ne pas les voir ou les évitent, par peur et dégoût. Au Burkina Faso, où l’on compte seulement une dizaine de psychiatres et de psychologues pour 20 millions d’habitants, la maladie mentale reste taboue. Dépression, stress post-traumatique, troubles de la personnalité, schizophrénie, idées suicidaires… Lorsqu’elles touchent des femmes, ces pathologies mal acceptées et mal soignées se transforment en double peine.

Enchaînée chez un marabout

Stigmatisées, rejetées par leur famille, les malades se retrouvent livrées à elles-mêmes. Les croyances populaires et les superstitions restent tenaces. De nombreux Burkinabés les qualifient encore de « geenga » (« folles », en langue moré) ou de « sorcières ». « Beaucoup croient qu’elles sont possédées par un démon ou des génies. On dit qu’elles sont victimes d’une malédiction parce qu’elles ont transgressé des interdits dans la coutume et que la maladie est leur punition », explique Clément Lankoandé, psychologue au CHU Yalgado-Ouédraogo, à Ouagadougou.

« Beaucoup croient qu’elles sont possédées par un démon », explique Clément Lankoandé, psychologue

La plupart de ses patientes ont d’abord été envoyées de force chez des guérisseurs traditionnels ou des religieux. Décoction miracle, incantation, sévices corporels… « Certains pensent qu’il faut les maltraiter pour faire sortir le mauvais esprit de leur corps », regrette Clément Lankoandé. Comme cette patiente d’une vingtaine d’années qu’il a récupérée un jour et a dû hospitaliser pendant trois mois, le temps qu’elle réapprenne à marcher. Elle était restée enchaînée un an chez un marabout.

Pour les familles les plus démunies, le coût d’un traitement médical est lourd. En cas de psychose, certaines préfèrent les enfermer ou les répudier, impuissantes. Beaucoup finissent chassées du foyer conjugal, renvoyées chez leurs parents ou jetées à la rue, où elles sont victimes de viols. « Une superstition dit qu’avoir un rapport sexuel avec elles apporte la richesse et le pouvoir. Certaines tombent enceintes, l’action sociale vient leur prendre leur enfant », s’attriste Théophile Zongo, responsable du centre Notre-Dame-de-l’Espérance.

Présidente de l’association Sœurs pour sœurs, dont l’objectif est de porter la voix de ces femmes marginalisées, Julienne Zongo (pas de lien de parenté) est une observatrice de longue date de cette mécanique. « Avant 2020, il n’existait pas de structures associatives qui leur soient destinées. Pourtant elles sont les plus vulnérables car elles ne peuvent pas se défendre elles-mêmes », explique la militante féministe, elle-même victime de stigmatisation du fait de son albinisme.

Le soutien de la famille est essentiel

Dans une étude publiée en février – la première du genre au Burkina Faso –, Sœurs pour sœurs met en lumière les cas de discriminations et de violation des droits de ces victimes, tout en interpellant les autorités pour leur prise en charge gratuite. « Dans notre société, les femmes sont les plus fragiles. Elles doivent supporter le poids de la tradition, elles peuvent se retrouver accusées de sorcellerie ou d’être responsables de drames comme le décès de leur mari ou de leur bébé, puis elles se retrouvent seules », résume Julienne Zongo. Depuis 2020, elle mène aussi des activités de sensibilisation auprès des tradipraticiens et des leaders religieux et assure un suivi psychosocial pour tenter de réinsérer les malades. « Il est urgent que la société les reconnaisse enfin, souligne-t-elle. Tout le monde peut être touché un jour. ».

Au centre Notre-Dame-de-l’Espérance, où les femmes représentent la moitié des pensionnaires, la problématique de la réinsertion est également au cœur des préoccupations. A côté de la gratuité des soins et d’un suivi psychiatrique, les soignants forment les pensionnaires à un métier. Travaux champêtres, fabrication de pâte d’arachide, gestion des tâches ménagères… « On essaie de les responsabiliser pour qu’elles deviennent autonomes, c’est important qu’elles se sentent utiles à la société en travaillant », précise Ferdinand Kouadio.

Mais pour réintégrer ces femmes, le soutien de leur famille est essentiel. Or sans pièce d’identité, de numéro de téléphone ou éléments d’information, partir à leur recherche est difficile. Parfois, le bouche-à-oreille fonctionne. « Mais il faut que leurs proches soient prêts à les reprendre. On les sensibilise et on fait des essais en gardant un lien avec les malades. Il arrive aussi qu’on les place dans de nouveaux foyers », explique l’agent de santé communautaire.

Dépression, schizophrénie, troubles bipolaires… Les maladies mentales restent les parentes pauvres des politiques de santé publique en Afrique. Les Etats du continent ne consacrent, en moyenne, à leur prise en charge que 0,46 dollar par habitant, alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande aux pays à faible revenu d’y dédier au moins 2 dollars. Un sous-investissement aggravé par le tabou qui pèse toujours sur la « folie » dans de nombreux pays d’Afrique.

Source : le monde Afrique

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